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GARABAGH

GARABAGH

ENTRE LE PASSE ET LE FUTUR III

Composé par Ramiz ORBAKI et Aydin GANDJALI

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ASPECT JURIDIQUE ET POLITIQUE

Cest l'aspect du problème du D.G. le plus décisif et le plus commun. L'article 78 de la Constitution de l'URSS stipule : Le territoire d'une république de l'Union ne peut être modifié sans son accord. L'invocation de l'article de la Constitution sur le droit des peuples à l'autodétermination est irrecevable car le peuple arménien s'est déjà autodéterminé dans les années 1920 en constituant la RSS d'Arménie et en intégrant l'URSS. En outre, les Arméniens sont dans notre pays la seule nation à avoir, à part sa république, une région autonome dans une autre république. Les assertions spéculatives selon lesquelles, au cours du futur perfectionnement de la Constitution de l'URSS, la "contradiction" entre l'article sur l'autodétermination et l'article 78 sera réglée en faveur du premier, sont absurdes, car l'article 78 découle de l'esprit et de la lettre de l'Accord sur la création de l'URSS. L'annulation ou la modification signifierait la rupture dudit accord.

Selon la Constitution de l'URSS, les républiques de l'Union sont des états souverains. Par conséquent, elles sont aussi concernées par le principe universel atteint par l'humanité vers la seconde moitié du XXème siècle : la paix sur la terre est soumise aux garanties de l'intangibilité des frontières d'états.

Extrait de la lettre écrite en 1920 par Hovanes Katchaznouni à Mr. Khatissovà NewYork:

... Je vous prie de prendre bonne note qu'il ne faut pas laisser approcher le gouvernement de l'Arménie libre ni par Noubar, ni par son proche conseiller Papadjanov. A ces deux noms, je voudrais ajouter aussi celui de l'ennemi de notre république : Andranik, qui est aussi méchant et bête que les susnommés. Ces gens-là devraient être considérés comme des criminels politiques et il est indispensable de les écarter de nous pour toujours. (Archives historiques centrales de la RSS d'Arménie, folio 200, document 1, dossier 450, pp. 2-4).

CONFLITS NATIONAUX EN TRANSCAUCASIE, Claire Mouradian, L'Autre Europe, N° 10, Paris 1986, p. 99. (Extraits)

... Les Azéris majoritaires dans les gouvernements de Bakou et d'Elizabetpol, ont également de fortes concentrations dans la province de Kars et le gouvernement d'Erevan ... En 1914, les Arméniens ne sont majoritaires que dans 3 districts sur 7.

... A Bakou, les "journées de mars" 1918, où la commune bolchevique, dirigée par Chaoumian, combat les moussavatistes azéris avec l'aide des dachnaks arméniens, ressemblent davantage aux "guerres arméno-tartares" de 1905-1907 qu'à la lutte des classes.

... Au printemps 1921, les Arméniens ont établi une tête de pont solide, quoiqu'isolée, dans la région médiane du Zangezour où, en 1918-1919, les irréguliers du Général Andranik, essentiellement des réfugiés d'Anatolie orientale, ont "nettoyé" les villages azéris les uns après les autres.

LE, JOUG DE LA CULTURE NATIONALE EN TRANSCAUCASIE, Tamara Dragadze, La Nouvelle Alternative, N° 13, Mars 1989. (Extraits)

...En Géorgie et en Azerbaïdjan, c'est la souveraineté nationale de l'époque qui est évoquée comme exemple de l'expression libre des sentiments nationaux, et que l'on cherche à recréer. En Azerbaïdjan, les Moussavats - membres du Parti national, qui était majoritaire - sont actuellement l'objet d'une certaine révérence, puisqu'ils ont affirmé l'identité nationale des Azerbaïdjanais, une question toujours controversée. Ni tout à fait Persans, ni tout a fait Turcs - bien que Chiites et turcophones - Caucasiens mais musulmans, les Azerbaïdjanais ont finalement vu leur identité culturelle reconnue et promue par ce gouvernement où dominaient les Moussavats. Pendant sa très courte existence - moins de trois ans - ce gouvernement avait également fait face à beaucoup de problèmes, autant intérieurs - y compris les luttes entre Arméniens et Azerbaïdjanais - qu'extérieurs - l'intervention turque, d'abord bien accueillie puis cause de mécontentement, puis enfin le triomphe des bolcheviques qui, outre quelques Azerbaïdjanais, avaient à leur tête une majorité de révolutionnaires arméniens, russes et même géorgiens. Tous ces faits ont encouragé les Azerbaïdjanais dans la conscience de leur identité nationale.

... En définitive, nous devons toujours réfléchir et juger prudemment les informations que nous recevons en Occident. Ces précautions sont nécessaires, connaissant les dirigeants de plusieurs groupes informels : à part les Azerbaïdjanais, qui n'ont jamais eu recours à la presse occidentale - un fait qu'ils doivent bien regretter maintenant, n'ayant jamais pu présenter leur point de vue dans le conflit qui les oppose aux Arméniens - les "dissidents" et leaders des groupes les plus nationalistes arméniens et géorgiens ont depuis bien longtemps des liens avec les médias occidentaux.

... En attendant, je voudrais espérer que les mouvements démocratiques en Transcaucasie prendront de plus en plus conscience du fait que la dignité humaine ne dépend pas seulement de la libre expression de sa propre culture nationale mais aussi de celle des autres, et finalement du bien-être matériel de toutes les populations, y compris et surtout celles des régions rurales. Ces points de vue existent, mais il faudrait leur souhaiter un enracinement et une popularité réels.

De notre côté, il faut sympathiser et comprendre avec son coeur les aspirations de ces peuples, marqués par des années d'expériences qui leur paraissent maintenant équivoques et douloureuses ; il faut participer à leur élan vers la floraison de leur vie culturelle. Il faut reconnaître les raisons pour lesquelles les questions de culture nationale dominent la pensée actuelle, sans pour autant perdre la conscience de leurs limites.

LE SENAT S'INGERE DANS LES AFFAIRES DE L'AZERBAÏDJAN New York Times, 13 OCTOBRE 1989

L'histoire ne connaît aucun cas de résolution prise par le Soviet Suprême de l'Azerbaïdjan quant à la politique intérieure des Etats-Unis d'Amérique. Une telle pratique serait difficilement conciliable avec le principe des relations intergouvernementales, basé sur la non ingérence dans les affaires intérieures d'autrui, particulièrement maintenant, quand les peuples de nos deux pays ont recommencé à espérer la paix, l'amitié et la compréhension mutuelle.

Aussi, nous ne pouvons imaginer ce qui a amené le Sénat américain à prendre une résolution sur les tensions arméno-azerbaïdjanaises dans la région autonome du Nagorno-Garabagh, partie inséparable du territoire de l'Azerbaïdjan.

Nous devons en conclure que le Sénat a été trompé car nous ne pouvons expliquer autrement la résolution sur "la continuelle discrimination contre les Arméniens vivant dans le Garabagh". Le Nagorno-Garabagh dépasse l'Azerbaïdjan pour ce qui est des indicateurs de base du développement socio-économique : nombre par personne de logements, d'établissements culturels, d'écoles, etc...

Nous pouvons seulement affirmer que le résumé des informations explique que le Sénat, lors des discussions sur l'aspect humanitaire des événements de Soumgaït qui se sont soldés par la mort de 26 Arméniens et 6 Azerbaïdjanais, n'a pas trouvé nécessaire d'exprimer son regret devant la mort de 57 Azerbaïdjanais tués lors d'événements similaires en Arménie. Le Sénat n'a pas non plus noté qu'en Arménie, où 200 000 Azerbaïdjanais vivaient avant février 1988, aucun n'est resté, tous ayant été chassés, sans abri et sans ressources, et certains ayant été tués.

L'essentiel de la question n'est pas "l'intransigeance" de la direction politique mais le droit de l'Azerbaïdjan, en tant que gouvernement souverain (au même titre que les Etats-Unis), à faire ce qu'il veut de son propre territoire.

Nous croyons que la résolution adoptée par le Sénat constitue une ingérence dans les affaires intérieures et aggrave la confrontation politique, ethnique et religieuse, non seulement dans cette région, mais aussi dans le monde entier.

Cependant, nous ne voudrions pas que le peuple américain ait l'impression que la sincère bonne volonté du peuple Azerbaïdjanais à son égard, ou que son profond respect pour le Congrès des Etats-Unis, est ébranlée par cet incident que nous sommes tentés de considérer comme un regrettable malentendu. Nous pensons que le Sénat trouvera l'occasion de corriger ce malentendu dans le sens qu'il jugera le meilleur.

D. Alibekov, K. Rahimov, A. Sharifov, Bakou, URSS, 12 septembre 1989.

Les signataires sont respectivement rédacteurs du journal Kommunist, rédacteurs en chef de la revue Azerbaïdjan Kommuntsti et directeur de l'agence Azerinform. La lettre est signée par 20 autres représentants des médias d'Azerbaïdjan.

LE SPECTACLE DU MONDE, Edouard Sablier, Novembre 1989, p. 62.

(Extraits)

... En refusant l'abandon du Garabagh les Azéris s'appuient sur la Constitution de l'Union Soviétique, qui stipule l'interdiction de modifier les frontières sans l'assentiment des populations intéressées. L'Azerbaïdjan invoque aussi le traité de 1922, par lequel les trois républiques de Transcaucasie (Géorgie, Arménie, Azerbaïdjan) s'unissaient pour fonder l'URSS, chaque Etat conservant sa souveraineté, et déléguant à l'Union le soin de la Défense, des Finances, et des Affaires Extérieures. Toute restructuration des frontières entre l'Arménie et ('Azerbaïdjan est donc exclue, non seulement parce qu'elle risquerait d'entraîner un violent soulèvement des Azéris, mais parce qu'elle ouvrirait la porte à d'innombrables récrimininations d'autres populations de l'URSS.

"LE CONFLIT AU DAGLIG GARABAGH", Prof. Tadeusz Swietochowski, Revue Azerbaïdjan, No 11,1989

Avant l'instauration de la domination russe, la région géographique de F Azerbaïdjan était partagée en unités politiques désignées par le terme de Khanats (principautés), placées officiellement sous la souveraineté de la Perse. Le pouvoir persan commença à s'effondrer au XVIIe siècle, de sorte que les Khanats devinrent virtuellement indépendants, se contentant de rendre un hommage purement formel aux Shahs de Perse. Le Khanat de Garabagh était le plus grand et le plus développé au point de vue culturel et économique. Plus que tous les autres Khanats, il représentait le centre de la culture azerbaïdjanaise. Sans doute, le Garabagh a toujours possédé une minorité arménienne. Cependant il ne faut pas perdre de vue que la Transcaucasie avait vécu pendant des siècles sous l'autorité musulmane alors que les Arméniens y étaient peu nombreux et dispersés. Les groupes de population arménienne vivaient seulement dans les régions montagneuses, isolés les uns des autres. Une de ces régions était le Daglig-Garabagh.

Le tableau démographique subit un changement spectaculaire avec l'instauration du gouvernement russe. Les guerres entre la Russie et la Perse qui aboutirent au traité de Turkmentchaï en 1828, eurent pour résultat de provoquer un vaste afflux, en Transcaucasie, d'Arméniens provenant de Turquie et d'Iran. Par exemple, Erevan n'était pas jusque là une ville arménienne mais un Khanat azerbaïdjanais. Dans la première moitié du XIXe siècle, la population immigrée y devint majoritaire par rapport aux Musulmans indigènes. Par conséquent, sauf dans les montagnes de Garabagh, où on avait constaté la présence des Arméniens depuis assez longtemps, les Azerbaïdjanais les considéraient comme des nouveaux venus. C'est là la base première du conflit historique entre les deux nations.

Prenant en compte ces considérations, je pense qu'il ne s'agit pas là d'un conflit territorial de prime abord, mais plutôt d'une résurgence des rivalités entre deux sociétés de structures différentes. Encore qu'il ne s'agisse pas là d'un conflit de religion à proprement parler, le fait qu'un des groupes soit chrétien et l'autre musulman est à l'origine des ramifications sociales et économiques importantes. Les Chrétiens ont accès à l'aide occidentale, aux communications avec les missionnaires, à l'instruction et aux contacts d'affaires. Les musulmans sont étrangers à tout cela, et la mentalité occidentale leur échappe. Non seulement les Arméniens possèdent une meilleure instruction grâce à leurs rapports avec l'occident, mais ils sont aussi plus urbanisés et ont acquis les traits caractéristiques d'une société moderne de type occidental. Ceci constitue une source de conflit bien plus importante que le statut territorial du Daglig-Garabagh.

Mais les relations avec l'occident n'ont pas supprimé les anciens liens avec la Russie. Or, la Russie étant chrétienne et ennemie de la Turquie, il n'est pas surprenant que l'Arménie ait été historiquememnt son alliée. L'expansion russe au Moyen Orient recelait un genre de promesse pour la création d'une grande Arménie indépendante. En pratique générale cependant, les petits pays ne gagnent rien en s'alliant aux grands Empires. Le déséquilibre des forces est trop important. En ce qui concerne l'Arménie, la politique tsariste n'était pas spécialement retorse ou vile. Tout simplement, la Russie avait des intérêts qui ne coïncidaient pas toujours avec ceux de l'Arménie. Pour des raisons politiques ou diplomatiques de telle ou telle époque, les Russes n'ont pas aidé leur faible allié dans les moments de graves dangers.

Le conflit entre les deux communautés en présence, les Azerbaïdjanais et les Arméniens, explosa une première fois lors des massacres de 1905-1906. Les accusations contre le gouvernement tsariste d'avoir organisé ces massacres furent largement répandues depuis ce temps-là. Bien qu'en effet le gouvernement tsariste ait profité des conflits entre ethnies et parfois manipulé un groupe contre un autre, il n'existe pas de preuve définitive que le gouvernement tsariste ait manigancé ce problème. Les événements de 1905-1906 étaient devenus un symbole qui servit à mobiliser les deux courants. Un mouvement nationaliste se développa dès lors en Azerbaïdjan avec un mot d'ordre anti-arménien et vice versa.

Il ne faut pas oublier que les Azerbaïdjanais ne sont pas seulement des musulmans mais aussi des Tûrks. Leur langue très proche du turc, et ils ressentent une affinité et un désir d'union politique avec la Turquie. Le panturkisme qui préconisait un vague programme d'union des Tûrks du inonde entier est devenu un mouvement puissant chez les intellectuels azerbaïdjanais. On avait espéré tout d'abord que l'Empire Ottoman allait conquérir une bonne partie de la Russie peuplée de Turks et créer un genre d'empire. Bien entendu, il n'était guère possible de mettre ceci en pratique, mais le Panturkisme représentait une force significative en ce qui concerne le caractère psychologique et culturel des Musulmans de Russie, particulièrement en Azerbaïdjan. Le Panturkisme représentait une menace pour les aspirations arméniennes parce qu'il présupposait le développement de l'influence de la Turquie, rivale historique de l'Arménie.

En résultat de l'effondrement de l'Empire russse, l'Azerbaïdjan devint une nation indépendante en 1918. Il en fut de même pour la Géorgie et l'Arménie. Cette indépendance fut l'effet d'un hasard plutôt que d'un plan arrêté d'avance, et dès le début les revendications territoriales devinrent une source de conflit avec l'Arménie. La situation était devenue si intenable que les Britanniques furent forcés d'envoyer dans le Caucase un corps expéditionnaire pour y rétablir l'ordre. La conférence de Versailles devait régler la situation, mais elle ne s'en est même pas préoccupée et jusqu'à présent rien n'est changé à cet égard. Le Daglig-Garabagh est une enclave arménienne en territoire azerbaïdjanais liée géographiquement, économiquement et en ce qui concerne les moyens de transport et de communication, à l'Azerbaïdjan. Il n'y a pas de solution à cela.

Satisfaire les revendications arméniennes ne serait pas une solution viable du problème du Garabag. Cela ouvrirait la boîte de Pandore du problème national dans l'Union soviétique toute entière. Des gens appartenant à diverses nationalités vivent dans beaucoup de républiques soviétiques - pas seulement en Transcaucasie mais aussi en Estonie, en Lettonie, en Lituanie, en Ukraine et au Kazakhstan. Il y a là beaucoup de Russes et tous les groupes ethniques sont mêlés. Le conflit est survenu au moment où l'Etat soviétique se trouvait en crise. Partiellement à cause des conditions provoquées par la "glasnost" et la "perestroïka", si le Daglig-Garabagh est cédé à l'Arménie, on aura créé un précédent pour les demandes similaires dans toute l'Union Soviétique. Il se pourrait que certaines plaintes (doléances) des Arméniens Su Daglig-Garabagh soient justifiées. Si on accordait l'autonomie culturelle dans le cadre du système soviétique, ce serait là une bonne solution de compromis.

"LE POINT DE VUE DE BAKOU" Prof. Tadeusz Swietochowski, Extrait du rapport à la conférence "Garabagh - Artsakh : un an après", Centre Arménien de Columbia University, New York, 11 Février 1989

... L'histoire du conflit est déjà longue et recèle beaucoup d'animosité accumulée. Quelles sont les racines de cet antagonisme ? En 1906, un député azerbaïdjanais à la Douma déclarait : "Nous vivions en paix et en bonne intelligence avec les Arméniens, jusqu'à l'arrivée des Russes, c'est alors que tout changea". C'est une opinion que l'on répète encore aujourd'hui, mais qui est fort simpliste : ce serait trop facile de blâmer les Russes pour tout.

Le fond de cet antagonisme ne semble pas dépasser en complexité l'adage "diviser pour régner". Il ne fait cependant aucun doute que la conquête de la Transcaucasie au début du XIXe siècle constitue un tournant dans l'histoire de ce pays. A partir de cette époque, c'est l'administration russe qui fut pendant longtemps à l'origine des modifications qui se produisirent dans les sociétés traditionnelles de cette région. C'est sous l'égide de la Russie que se produisit l'intégration administrative issue du morcellement des principautés féodales de Bakou, l'urbanisation résultant du développement de villes telles que Tiflis, Bakou et Gandja, l'introduction de l'éducation moderne et l'émergence d'une élite intellectuelle de type européen.

La conquête russe eut aussi pour effet la modification de la composition ethnique de la population de Transcaucasie. Ce fut là un résultat de l'afflux massif d'immigrés arméniens provenant d'Iran et de Turquie. Ce qui ne veut pas dire qu'il n'y avait pas d'Arméniens dans cette région avant l'instauration de l'administration russe. Il y en avait quelques-uns, en particulier dans le Khanat de Garabagh. La plupart des Arméniens qui vivent actuellement en Transcaucasie sont les descendants des immigrés venus dans ce pays au cours de la première moitié du XIXe siècle.

Au fur et a mesure qu'ils s'implantaient dans la contrée, ils en expulsaient les indigènes. Le régime tsariste, favorable aux colons arméniens, transforma en "régime arménien" le territoire des anciens Khanats d'Erevan et de Nakhitchevan. Certains Arméniens voyaient dans cette région le noyau du futur "foyer national". Sans aucun doute il existait des rapports particuliers entre la Russie et les Arméniens. Ces rapports étaient fondés pour une bonne part sur une affinité religieuse, mais l'aspiration politique des Arméniens à créer d'une façon ou d'une autre la "grande Arménie" joua aussi un certain rôle. De son côté, le gouvernement tsariste considérait les Arméniens comme l'avant-garde de son expansion au Moyen-Orient et plus particulièrement dans l'Empire Ottoman. Néanmoins, la Russie ne voulait pas être forcée de s'engager dans cette expansion au moment le plus propice aux intérêts arméniens. En d'autres termes, la Russie ne voulait pas se mettre au service de ses protégés et ce fut là une source de friction entre le gouvernement tsariste et les Arméniens.

Pourtant, dans le cadre de la relative modernisation que la Russie avait introduite en Transcaucasie, les Arméniens jouissaient d'un régime préférentiel par rapport aux autres, surtout les Azerbaïdjanais. En outre, les Arméniens étaient mieux placés pour profiter des occasions favorables qui pouvaient se présenter : ils servaient dans l'armée russe dont les Azerbaïdjanais étaient exclus et étaient admis en plus grand nombre dans la fonction publique.

Lors de l'expansion économique en Transcaucasie, ils occupèrent des postes puissants dans le commerce et l'industrie y compris dans l'exploitation du pétrole à Bakou. Les Arméniens commencèrent à se former en société fortement urbanisée, possédant une main d'oeuvre spécfalisée et des experts professionnels. C'étaient des gens dynamiques, prêts à se déplacer, en quête de travail et de bonnes occasions. Grâce à leur importante diaspora, ils conservaient des contacts fort utiles avec l'Occident. Ils formaient par ailleurs une communauté politique bien organisée, pourvue d'un mouvement national dynamique ayant pour fer de lance, le parti Dashnaksutium.

On  constate  donc  que  l'antagonisme  entre  Azerbaïdjanais  et Arméniens constituait un problème complexe à multiples aspects ne relevant pas tous des différences religieuses et culturelles. Les mêmes différences existaient aussi entre Azerbaïdjanais et Géorgiens, sans toutefois provoquer d'antagonisme entre eux.

Cependant, les deux peuples continuèrent longtemps à vivre côte à côte en bonne harmonie, se complétant à bien des points de vue. Tout bien pesé, les éruptions de violence massive n'étaient pas trop fréquentes : en 1905-1907, en mars et septembre 1918 et enfin, récemment en 1988. Il faut remarquer que ces accès de violence se produisirent toujours quand le gouvernement russe se trouvait en état de crise, de reconstruction ou de remise en cause, et par conséquent dans l'incapacité d'exercer sa fonction.

En outre, la violence, malgré les horreurs qui l'accompagnaient, avait une signification historique en tant que moyen de mobiliser la communauté pour une cause nationale. Le réveil national des Azerbaïdjanais, accompagné de créations d'associations, de nouveaux programmes et d'idéologies eut lieu en 1905, en bonne partie en réponse au défi arménien. Le choc de ce défi fut pleinement ressenti quand les foules musulmanes se heurtèrent aux troupes de combat dashnaks, bien entraînées, bien armées et organisées. Le sinistre résultat est facile à imaginer. Le fait que les Azerbaïdjanais s'organisèrent politiquement eut pour premier résultat de réduire l'intensité de la lutte. Les chefs des deux communautés en présence purent entamer le dialogue, parvenir à des ententes et même avec le temps, à collaborer sur un certain nombre de points.

Le conflit actuel du Garabagh a malheureusement permis aux Azerbaïdjanais de se rendre compte de la bonne organisation des Arméniens. Des manifestations massives dans les rues d'Erevan avec un demi-million de participants, dont beaucoup venaient de l'extérieur; l'ordre parfait et la discipline de ces immenses foules, la synchronisation de l'activité des Arméniens au Garabagh, à Erevan, à Moscou, à Beyrouth, à Boston et à Los Angeles - tout cela constituait des exploits impressionnants et un défi lancé aux Azerbaïdjanais.

Les protestations contre les exigences arméniennes au sujet du Garabagh, que Bakou considérait comme un pas vers la formation d'une "grande Arménie" eurent pour effet d'engendrer une multitude de publications politiques samizdat, des manisfestes en tous genres, de tracts, de lettres ouvertes et la formation de comités spécialisés. Lorsque le conflit du Garabagh devint violent, il eut pour conséquence le problème des réfugiés, la cité des tentes et les quêtes d'argent. On note aussi des manifestations massives spontanées, l'émergence de chefs populaires, de programmes élaborés au cours des meetings, et de la formation à terme d'un Front Populaire.

A mesure que l'affaire du Garabagh avait des répercussions dans les endroits de plus en -plus éloignés de son origine géographique, les Azerbaïdjanais commencèrent à la considérer comme une dimension nouvelle d'un  conflit  ancien.  Ils se  rendaient  compte  que  même Gorbatchev avait opposé un refus aux revendications arméniennes. La façon dont il l'avait fait semblait dénoter une attitude de sympathie et de compréhension à leur égard, ce qui pouvait laisser la porte ouverte à une reprise ultérieure de la discussion. Il est vrai que le fait d'avoir soustrait le Daglig-Garabagh à l'autorité Azerbaïdjanaise confirma ces craintes.

Alors que la position de Moscou semblait équivoque, les groupes dissidents, en Russie aussi bien que dans les "républiques aux yeux bleus" de la Baltique, en Ukraine et en Biélorussie n'hésitèrent pas à accorder leur soutien à la thèse arménienne. Il en allait de même de l'homme qui symbolisait ce qu'il y avait de mieux en Russie : Andréî Sakharov, qui entreprit une croisade en faveur de l'Arménie.

A   première   vue,   ce   soutien   enthousiaste   a   pu   paraître incompréhensible et même aller à rencontre du but poursuivi. En exigeant que la majorité locale détermine si le Daglig-Garabagh devait ou non être  rattaché à  la  République  arménienne en  négligeant les considérations géographiques, on courait le risque d'ouvrir la boîte de Pandbre de la question nationale soviétique. L'Union Soviétique étant passée par les affres des grandes migrations à travers les frontières de ses républiques, son histoire abonde en situations où les immigrés étaient (et sont encore) plus nombreux sur le plan local que la population indigène. Dans certains cas - en Lettonie et au Kazakhstan par exemple - ils sont même plus nombreux que les indigènes dans les républiques entières.

Un changement dans le statut du Daglig-Garabagh, conformément aux revendications arméniennes, servirait de signal aux immigrés d'autres républiques pour exiger des solutions similaires. Or, dans la plupart des cas, ces immigrés sont ethniquement Russes. Le cas du Daglig-Garabagh une enclave non-russe dans une république non-russe - est une exception à la règle.

Une concession aux Arméniens, si elle était reprise ailleurs, renforcerait l'élément russe, déjà fort puissant, dans d'autres républiques.

Ceci étant, pourquoi donc les Lettons ou Ukrainiens menacés d'un flot de colons russes chez eux soutiennent-ils ce qui pourrait être un précédent représentant un danger pour eux-mêmes ? La réponse des Azerbaïdjanais à cette question pourrait exprimer trop de méfiance mais elle n'est est pas moins significative : il s'agirait là d'un cas de manifestation instinctive de solidarité du monde occidental - chrétien - à rencontre de l'Orient musulman. Cette solidarité implique aussi les médias occidentaux qui, selon un écrivain de Bakou, se prononcent contre les Azerbaïdjanais sans prendre en considération le point de vue de ces derniers. Nous pourrions ajouter aussi que cette attitude rappelle la façon dont les choses furent présentées lors du conflit au Moyen-Orient par ces mêmes médias occidentaux qui, jusqu'à ces temps derniers, manifestaient un parti pris fort évident en faveur d'Israël.

La réaction naturelle des Azerbaïdjanais fut le sentiment d'amertume et une des cibles de leur amertume fut Sakharov. Il y eut une véritable campagne de lettres de protestations adressées à cet estimable champion des Droits de l'Homme et rien dans ces lettres ne semble trahir une inspiration d'origine officielle. Mais outre l'amertume, il y a aussi parmi les Azerbaïdjanais un sentiment croissant de force révélé par la crise actuelle. Gorbatchev eut beau mutiplier les allusions et les gestes de sympathie en faveur des Arméniens, il a fini par se laisser guider par des considérations relevant de la politique réaliste.

Il semble peu probable qu'il continue à contrarier les Musulmans soviétiques après les récents soulèvements au Kazakhstan et la purge du Politburo dirigée contre les membres natifs des républiques musulmanes. Il susbsiste, en outre, le danger de l'émergence d'un bloc des nationalités musulmanes de l'Union Soviétique. Contrairement aux Baltes et aux Slaves, les Kazakhes, les Turkmènes, les Uzbeks, les Kirghiz et les Tadjiks s'associent de tout coeur avec les Azerbaïdjanais et le problème du Garabagh les rapproche encore davantage. Les Azerbaïdjanais pensent aussi que Moscou ne saurait faire fi de l'opinion des états musulmans voisins tels que l'Iran et la Turquie, qui s'intéressent particulièrement au maintien du statu quo au Daglig-Garabagh. C'est pour cette raison que des manifestants à Bakou brandissaient les portraits de Khomeyni et le drapeau turc, cherchant ainsi à rappeler que peuvent renaître d'anciennes politiques.

Il est temps de tirer des conclusions de ce qui a été dit plus haut. Le problème du Garabagh, en gestation depuis longtemps, a fini par prendre corps ouvertement il y a un an de cela, démontrant clairement que ce conflit au sujet d'un petit territoire s'est transformé en expression d'un problème plus vaste d'antagonisme ethnique. Cependant, il est également clair que dans le passé - et maintenant encore - le conflit azerbaïdjanais/arménien sert à mobiliser les communautés respectives autour d'inspirations nationales plus vastes. Au demeurant, l'antagonisme ethnique n'était ni absolu, ni irréversible, ni même constant. En fait, les Azerbaïdjanais ont toujours eu conscience de la destinée commune des peuples transcaucasiens, ce qui s'exprimait à travers les programmes du fédéralisme régional. A aucun moment les Azerbaïdjanais n'ont demandé la destruction de l'Arménie. Même l'idée d'un Grand Azerbaïdjan basé sur l'union avec la partie du pays détenue par l'Iran n'impliquait nullement des revendications visant le territoire arménien. II faut espérer que la violence inter-communautaire sera enregistrée par l'histoire comme une série d'incidents regrettables mais non en tant que ligne de conduite permanente.

Appel de la Direction du Front Populaire de l'Azerbaïdjan (15 janvier 1990)

Au soir du 13/01/90 et dans la nuit du 13/01/90 au 14/01/90 se sont produits dans la ville de Bakou des actes de violence envers la population arménienne. Les crimes se poursuivirent le lendemain dans une moindre mesure. En tout, selon les informations officielles, 32 personnes de nationalité arménienne ont été tuées durant ces deux jours. Il y a eu aussi des victimes parmi la population azerbaïdjanaise.

La direction du FPA condamne fermement les crimes commis et considère ces événements comme la conséquence de la violation brutale du traité de l'Union de 1922 et de la Constitution de l'URSS par les organes Soviétiques législatives et executives qui :

- ne garantissent pas la souveraineté et l'intégrité territoriale de la RSS d'Azerbaïdjan,

- ne répriment pas les actes de terreur et d'agression politique de la part de la RSS d'Arménie et des nationalistes arméniens sur le territoire de la RSS d'Azerbaïdjan,

- effectuent des opérations non déguisées pour la soustraction du Daglig-Garabagh à la juridiction de la RSS d'Azerbaïdjan,

- ne remplissent pas leurs obligations de la protection des droits constitutionnels des 200 000 citoyens de l'URSS de nationalité azerbaïdjanaise - réfugiés de la RSS d'Arménie, déportés de force de leurs propres terres par les autorités locales et les groupements nationalistes (cette déportation n'est pas la première. Avant l'établissement du pouvoir Soviétique plus d'un demi-million d'Azerbaïdjanais habitaient l'Arménie), en aucun cas nous ne justifions la violence qui a eu lieu les 13 et 14 janvier, nous voulons en révéler les causes, normaliser la situation à Bakou et garantir la protection de tous ses habitants. La direction du Front Populaire de l'Azerbaïdjan concentre en ce sens tous ses efforts.

"POURQUOI LA VILLE DE BAKOU FUT ENSANGLANTEE" Tamara Dragadze, The Times, 17 janvier 1990, p. 12

"... Quand les Arméniens inaugurèrent leur campagne dans le Daglig-Garabagh aussi bien qu'en Arménie, les Azerbaïdjanais eurent le sentiment d'être trahis par le silence gardé par Moscou. Les Azerbaïdjanais disent qu'ils auraient été plus confiants si le Kremlin avait déclaré fermement dès le début qu'on ne prévoyait nul changement dans les frontières établies par la constitution.

Ce conflit fut qualifié d'"ethnique", alors qu'en réalité il s'agit d'une dispute territoriale entre deux Etats nations".

"PATHETIQUE APPEL DE GORBATCHEV" Claude-Marie Vadrot, le Journal du Dimanche, 21 janvier 1990

... Erevan, au cours des dernières semaines et hier encore, vers 4 heures du matin, des avions en provenans du Liban ont debarque des armes, des mortiers et des pistolets-mitrailleurs.

Les déchargements ont eu lieu de nuit sous la protection d'officiers de douane arméniens. Aucun Russe ne figure plus depuis plusieurs jours dans les services de douane de l'aéroport.

Ces débarquements d'armes semblent avoir commencé au mois de septembre. Au moment où la guérilla s'est intensifiée dans le Nagorny-Karabakh, dans Erevan et dans les villages qui se trouvent entre la capitale et la frontière de l'Azerbaïdjan, on rencontrait de plus en plus d'hommes armés. Et aussi beaucoup de jeunes excités à la fois dangereux et prêts à faire n'importe quoi.

A la tête de ces bandes, on rencontre aussi de plus en plus d'Arméniens venus de Beyrouth et de Damas. Certains de ces hommes sont très proches des milieux terroristes et des milices chrétiennes libanaises. Plusieurs centaines d'Arméniens libanais spécialistes ou habitués des combats de rue sont donc arrivés sans visa. Une partie d'entre eux est encore en ville mais la plupart sont déjà dans les régions frontalières les plus proches de Goris et aussi en face de Khanlar.

Le comité "Karabakh" est devenu un véritable comité paramilitaire.

"LES CRIMES DU NATIONALISME" Jean-François Kahn, l'Evénement du jeudi, 25-31 janvier 1990, p. 18 (extrait)

"Les nationalistes arméniens qui déclenchèrent l'année dernière le cycle de l'horreur au Caucase en proclamant l'annexion du Haut-Karabakh. Mais, rétorquera-t-on, sur le fond ils avaient raison, puisque le Daglig-Garabagh placé sous la juridiction de l'Azerbaïdjan, est peupler majoritairement d'Arméniens sans doute. Mais Hitler aussi avait raison quand il proclamait que les territoires des sudètes étaient peuplés majoritairement d'Allemands".

"POUR LES AZERBAÏDJANAIS, LE CONFLIT N'EST PAS RELIGIEUX", Audrey Altstadt, New York Times, 31 Janvier 1990

Malgré tout le respect dû à mes collègues mentionnés dans "Des siècles de conflit entre deux groupes", votre article du 17 janvier sur Parrière-plan historique de l'hostilité entre Azerbaïdjanais et Arméniens, il faut souligner que le conflit n'est pas religieux, du moins pas du côté azerbaïdjanais, et assurément pas pour le Front Populaire d'Azerbaïdjan.

L'examen des documents publiés depuis quelques mois par le Front Populaire (en partie russe, mais pour la majeure partie en azéri), montre une absence de thèmes ou de revendications religieux de la part des Azerbaïdjanais. Le Front a souligné la mise en application de la perestroïka, le contrôle de la vie économique et politique locale, des mesures pour protéger l'écologie et les libertés civiles pour tous les citoyens de la république.

Ces revendications sont semblables à celles des fronts populaires de la Baltique et d'ailleurs et comme elles, sont dirigées contre les conditions de la domination russe. Les revendications azerbaïdjanaises concernent aussi la région autonome du Nagorno-Garabagh que l'Azerbaïdjan considère comme une partie de patrie historique et qui est quelquefois appelée le "berceau" du patrimoine artistique et littéraire de l'Azerbaïdjan.

Durant près de 200 ans de domination russe en Azerbaïdjan, l'Islam n'a pas été utilisé comme base de mobilisation politique. Les exceptions furent rares et de courte durée. Même les récentes manifestations le long de la frontière iranienne étaient, malgré les assertions iraniennes de motivations religieuses, l'expression de la solidarité nationale et personnelle entre les Azerbaïdjanais membre d'une même famille séparés depuis des années.

Du côté soviétique, nombreux sont ceux qui veulent être autorisés à rendre visite à leurs parents en Iran sans subir de pressions ou de retombées politiques ; ce sujet devrait être abordé dans la rubrique des droits de l'homme.

Pour comprendre les conflits et les peuples de cette partie du monde, nous devons étudier leur histoire, leur culture et leurs idées tels qu'ils les écrivents eux-mêmes dans leur propre langue.

"EVENEMENTS EN AZERBAÏDJAN' association pour l'étude des nationalités (URSS et Europe de l'Est), Prof. Tadeusz Swietochowski, bulletin ¹°2, février 1990, Etats-Unis

"... Au cours de la crise du mois de janvier en Azerbaïdjan, le souci primordial de Moscou, fut de préserver le pouvoir du Parti et du gouvernement soviétique...".

"LETTRE au Dr Peter GLOTZ" Député au Bundestag, j Madjid Moussazadeh |, Munich le 4 février 1990

Très cher et très honoré Dr. Glotz !

Tout d'abord, je souhaiterais me présenter en deux mots : je suis Azerbaïdjanais et j'habite depuis 40 ans en Allemagne, je me trouve marina une Bavaroise, dont j'ai eu deux enfants. Ma femme et moi avons toujours été frappés par votre intelligence, votre résolution, votre ardeur au travail ainsi que par la vivacité de votre esprit.

Au cours de la récente émission sur ZDF, depuis Francfort, vous avez défendu, sur la question des nationalités en Union Soviétique, des positions difficilement compatibles, à mon ^sens, avec les principes sociaux-démocrates de liberté, ce qui nous a fort déçu de votre part. Il est tout à fait surprenant que si peu de politiciens occidentaux comprennent les mouvements de libération des peuples en Union Soviétique - ou plutôt qu'ils ne veuillent pas les comprendre.

La perestroïka n'a apporté aux peuples aucune amélioration substantielle, bien au contraire, la situation tant politique qu'économique de ces peuples a connu une détérioration drastique, ce que politiciens et journalistes soviétiques reconnaissent eux-mêmes.

Les émigrés qui seraient prétendument de mauvaise volonté, se trouvent informés au premier chef et mieux que quiconque sur les événements en cours dans leur pays d'origine. Dans un pays aussi riche que l'Azerbaïdjan viennent à manquer les produits alimentaires de base tels que le pain, la viande, le beurre, le sucre, le thé et même le savon.

Les peuples du dernier empire colonial du monde, en l'occurence l'Union Soviétique, en ont véritablement assez de l'oppression et de l'exploitation de Moscou, comme des pénuries "transitoires" (que 1 'on observe depuis 70 ans déjà). Ils souhaitent être enfin libérés de la tutelle, de l'exploitation, de la corruption, du népotisme, du règne de la calomnie et du culte magnifiant du Parti.

A ces peuples aussi, la Perestroïka et la Glasnot de M. Gorbatchev ont redonné l'espoir, mais ils durent faire à nouveau l'expérience que ce n'était qu'une bulle de savon de plus. Après cinq années, quelque progrès devrait pourtant être perceptible. Pourtant, ni l'ancienne direction du Kremlin, ni l'économie communiste, ni le système social ou politique ne sont le moins du monde capables de produire quelque chose de concret. Aussi, de la Baltique aux confins chinois, tous ces peuples - y compris le peuple russe - se sont-ils soulevés, qui ne veulent en Union Soviétique plus rien avoir de commun avec ce régime.

C'est la vraie raison qui justifie que le Caucase, et singulièrement l'Azerbaïdjan, aient été mis au pas, au rythme des chars T-72. M. Gorbatchev et ses collègues ont transformé la Perestroïka" en Perestrelka (une fusillade, littéralement en russe).

Le Kremlin a toujours pour politique et ce, déjà du temps des Tsars, d'écraser dans l'oeuf et de manière sanglante toute tentative de protestation ou tout désordre suspect. Vous savez bien que le régime soviétique a coûté aux peuples qui lui sont soumis la vie d'environ 40 millions d'innocents. A chaque nouvelle Perestroïka, le dénouement fut le même.

Monsieur le député au Bundestag, avec tout le regret que je vous dois, puis-je attirer votre attention sur le fait que les événements qui se produisent en Azerbaïdjan, Géorgie, Arménie, dans les Pays Baltes ou ailleurs, n'ont que fort peu en commun avec un quelconque racisme, un nationalisme au sens étroit, ou encore, avec la religion et le schi'isme : de telles catégories ne sont pas seulement sans intérêt pour la compréhension de ces phénomènes, bien plus elles nuisent à ces peuples de la manière la plus dangereuse qui soit. En effet de telles assertions fournissent aux dirigeants soviétiques prétexte à prendre des mesures plus sévères encore.

Le résultat, nous l'avons sous nos yeux. Après que les Chefs d'Etat et de Gouvernement occidentaux eurent assuré M. Gorbatchev de leur soutien, il put envoyer l'armée sur Bakou, afin qu'elle y écrase dans un bain de sang les manifestations pacifiques, non-armées et non-violentes de la population civile sur qui l'on a ouvert le feu de tous côtés et que l'on a écrasé avec les chars. Des centaines, si ce n'est des milliers d'enfants, de femmes, d'hommes jeunes et vieux sont restés sur le pavé des rues.

Vous, cher M. Glotz, avez dans votre intervention télévisée, condamné "le nationalisme", défendu la Fédération manière soviétique. Cela n'est pas juste, venant d'homme politique de votre stature.

Les peuples en ont tout simplement assez de continuer à vivre sous une telle oppression. Ils veulent pour leur pays introduire enfin un modèle de société à la fois libre, démocratique et indépendante. Après 70 ans où il leur fallait courber l'échiné, ils veulent vivre comme des homVnes, et non plus comme des esclaves.

Peut-on, doit-on refuser aux peuples de l'Union Soviétique les droits et les devoirs que l'on reconnaît aux Allemands depuis plus de 40 ans ? Si oui, de quel droit et au nom de quelle logique ? A titre de comparaison : les événements de RDA seraient de ce même point de vue, eux-aussi l'oeuvre de "nationalistes". Penser en termes nationaux ou être un nationaliste ce n'est pas tout fait la même chose.

Il n'est pas bon de défendre la fédération soviétique, pour la simple raison que les peuples qui la composent n'y ont pas été agrégés de manière volontaire, mais bien sous la férule de Moscou. Tous les peuples qui ont en 1922 été conduits par des stratagèmes de Lénine et Staline à y entrer, étaient jusqu'en 1920/21 des républiques indépendantes. Ainsi, par exemple, PAzerbaïdjan fut-il, dans tout le monde musulman mais aussi dans tout l'Orient proche et lointain, la première république, authentiquement démocratique, avec un Parlement librement élu où tous les groupes et minorités ethniques étaient représentés. Sans doute, tous n'étaient-ils pas parfaits, mais au moins le pays était-il libre et indépendant, autant que la Géorgie ou l'Arménie.

En 1922, sur injonction de Lénine, les Répuliques de Transcaucasie furent réunies en une fédération, avec un parlement et un gouvernement où leurs représentants alternaient. Pour autant, Staline considérait cette fédération, même contrôlée par Moscou, comme un danger, aussi la fit-il disparaître en 1936 dans les sables, en laissant fusiller toute sa direction.

Echaudés par ces mauvaises expériences, les peuples caucasiens aspirent à quitter la fédération soviétique. Ils sont informés de l'opinion de l'Occident, même si les chances sont jugées minces ; et ils sont en tous cas déçus de la position négative de l'Ouest, fort surpris de ce que le Communisme, hier encore si combattu, soit si vite devenu vertueux aux yeux des occidentaux.

Très cher M. Glotz, je tiens à vous remercier de votre attention et demeure votre très dévoué.

"LE FEU PREND A BAKOU* Edouard Sablier, le Spectacle du Monde, mars 1990 (extrait)

La mission de l'Armée rouge n'était donc pas de briser un mouvement "intégriste". Son intervention s'explique par d'autres motifs. Le général Dimitri Yazov, ministre soviétique de la défense, qui s'était rendu sur place pour superviser personnellement les opérations, a confirmé : "Mikhaïl Gorbatchev a ordonné l'intervention pour empêcher les nationalistes azéris de prendre le pouvoir. Les directives données à l'armée étaient de détruire les structures des organisations nationalistes".

M. Gorbatchev affirmait de son côté : "l'action des forces extrémistes en Azerbaïdjan avait pris une tournure ouvertement hostile à l'Etat soviétique. Elle constituait indéniablement une atteinte à la Constitution et à l'ordre social".

... L'emploi de la force armée a en principe rétabli l'ordre. Mais l'Azerbaïdjan, intégré depuis un siècle à la communauté russe, redevient un pays étranger, en lutte contre l'occupant. Dans les rues de Bakou, des drapeaux noirs flottent aux fenêtres. Des portraits de Gorbatchev sont affichés au coin des rues avec, comme dans les films de "western", la mention "WANTED".

"LE FRONT POPULAIRE DE L'AZERBAIDJAN / AZERBAÏDJAN HALG DJEBHESF/ Audrey Altstadt, AACAR (bulletin de l'association pour le développement des recherches centre-asiatiques) vol III, n° 1, printemps 1990, université du Connecticut

Le Front Populaire d'Azerbaïdjan (FPA) est légal depuis l'été 1989. Le FPA, les groupes apparentés ainsi que les partisans d'une réforme nationale en Azerbaïdjan ont exposé leurs griefs et leurs besoins dans des publications en russe et en azéri. Leurs revendications sont précises et concernent l'économie, la politique, l'écologie et la culture.

Ils proposent à l'hégémonie russe une alternative qui, pour être réalisée, demanderait un changement profond des relations entre l'Azerbaïdjan et Moscou et entre Russes et Azerbaïdjanais, au sein même de la République.

Le FPA s'est élaboré depuis 1988 au moins, sur la base de propositions soumises à débat par l'élite savante et artistiques au travers de publications en azéri tout au long des années 80. Il est donc le point culminant d'un mouvement ayant connu une longue gestation. Le programme et le bulletin du FPA accordent une large place aux questions économiques et politiques, qui nécessitent le plein exercice de la souveraineté de la république, garantie par la Constitution, et le contrôle des ressources naturelles et des décisions économiques.

Le programme défend la garantie des droits civiques, un traitement égal pour toutes les nationalités résidant dans la république et la protection de l'environnement et du patrimoine culturel (dont l'usage de la langue azérie et le retour aux noms de lieux et de personne d'origine).

Il "condamne l'usage de la force dans le combat politique..." et décide que "les valeurs fondamentales du FPA sont l'humanisme, la démocratie, le pluralisme, l'internationalisme et les droits de l'homme. (1) Donc, malgré les efforts de Gorbatchev pour justifier l'emploi de plus de 20 000 hommes de troupe à Bakou en invoquant le "fondamentalisme islamique", la réalite ne reflète aucune influence de ce genre.

Les griefs économiques sont sans doute ceux qui ont été discutés le plus largement. Le professeur Mahmoud Ismaïlov, spécialiste d'histoire économique de l'Académie des Sciences de F Azerbaïdjan, a mis à jour les caractéristiques de certaines injustices jusque là évoquées à voix basse seulement. (2) Selon les calculs des économistes, la république a un déficit commercial annuel de 2,5 milliards de roubles. Etant donné qu'elle est fournisseur de matières premières comme le coton, le pétrole, le raisin, elle perd chaque année 8 à 10 milliards de roubles. L'Azerbaïdjan vend le coton brut 500 à 700 roubles la tonne alors que les produits du coton gagnent 12 à 13 roubles la tonne. "L'Azerbaïdjan exporte annuellement pour 135 millions de roubles de laine en Géorgie et en Arménie, tandis que les produits finis rapporteraient 10 à 15 fois plus au revenu national". Ces accusations sont formulées par Bahtiyar Vahabzade (député du peuple, poète national et membre correspondant de l'Académie des Sciences d'Azerbaïdjan) et par Ismaïl Shykhly (romancier, membre du comité éditorial du journal AZERBAÏDJAN). (3) Tous deux citent le prix du pétrole, Vahabzade cite le prix de 35 roubles la tonne, le comparant

** (1) - Publié intégralement en anglais dans Central Asia and Caucasus Chronicle, vol. 8, n° 4 (Août 1989). Le premier bulletin du FPA (Biulleten initsiativnogo tsentra narodnogo fronta azerbaïdjana, n° 1, 1989. En russe, 10 pages), date de l'été 1989 par le Centre d'initiative du FPA, mais les déclarations qu'il contient remontent à mai et à novembre 1988. Il contient un appel à tous les citoyens de la RSS D'Azerbaïdjan à rejoindre, le Front Populaire pour réaliser la perestroïka dans la république, "sans distinction de parti, de nationalité ou de religion

(2) - Publié en version anglaise dans Central Asia and Caucasus Chronicle, vol. 8, n° 3, juillet 1989 ; en russe dans le nouveau journal Azerbaïdjan, le 5 novembre 1989 sous le titre "V roli pasynkov". Le journal, créé en octobre 1989, a pris le nom d'Azerbaïdjan en souvenir du journal du même nom qui parut de 1918 à 1920, pendant la période d'indépendance

(3) - Deux articles parus dans Azerbaïdjan le 1er octobre 1989**

au prix de 140 $ la tonne sur le marché mondial : "... Nous vendons l'or comme du minerai pour rien, puis nous achetons des produits manufacturés faits à partir de ces matières premières pour trois fois leur prix". Shykhly précise que PAzerbaïdjan vend son pétrole 3 roubles par tonne plus cher qu'il ne coûte à le produire : "Autrement dit, nous gagnons 3 roubles par tonne. Est-ce raisonnable de vendre 3 roubles une tonne de pétrole ?". Le véritable coupable est le plan central, c'est à dire le système dominant russe qui fixe les prix et l'écoulement des biens. Il n'a pas construit en Azerbaïdjan les entreprises nécessaires afin de permettre à la république d'élaborer des produits finis à partir de ses propres matières premiières et de fournir des emplois à son propre peuple. Si l'on ajoute à cela la crise sanitaire et écologique due à l'excès de pesticides, il n'y a pas de surprise si ces gens sont assez hardis pour parler de colonialisme.

La question du NKAO elle-même, comme toutes les autres qui sont à l'ordre du jour du FPA, concerne en réalité le système soviétique. C'est ce système qui a tracé les frontières (et l'Azerbaïdjan s'est là aussi trouvé lésé) pour les réajuster périodement depuis 1921. La question est souvent donnée en exemple de l'infraction par Moscou de la souveraineté de PAzèrbaïdjan.

On sent bien la nécessité d'évoquer les Russes quand on étudie les relations arméno-azéries. Les dirigeants du FPA et les autres (4) ont mentionné le rôle des Russes dans les récents incidents de la capitale, et le prétexte avancé par le gouvernement pour l'envoi de troupes à Bakou malgré le retour au calme. Le véritable but, disent-ils, était d'écraser leur mouvement. Il y eut de nombreuses provocations de ce type lors des conflits de 1905 (5) et un Azerbaïdjanais a déclaré "qu'il ne manque pas actuellement de tels provocateurs". (6) Le mouvement national de

** (4) - Entretiens téléphoniques, 21 janvier 1990

(5) - Presse locale de l'époque, cf Altstadt, "Baku 1813-1913", Michael F. Hamm, éd. The city in late impérial Russia (Bloomington, Indiana University presse, 1985), Tadeusz Swietochowski, Russian Azerbaïdjan 1905-1920 (Cambridge U press, 1985)

(6) - Entretien téléphonique, 20 janvier 1990**

l'Azerbaïdjan est politique, économique, culturel (7), écologique et national, mais il n'est pas religieux. Son concept est réformiste, voire socialiste, mais pas islamique. Les dirigeants du FPA ont démenti toute base religieuse de leur mouvement, ce qui est confirmé par tous les discours et publications. Les manifestations le long des frontières iranienne et turque, malgré la motivation religieuse proclamée par la radio de Téhéran, visaient à garantir aux Azéris la libre circulation pour leurs relations avec leurs parents vivant en Azerbaïdjan iranien. Il se peut que le cas del'Allemagne les ait incités à agir à ce moment précis.

A la suite de l'attaque de Bakou, Yazov, le Ministre de la Défense, puis Gorbatchev lui-même, ont reconnu que l'envoi des troupes à Bakou avait pour objet d'empêcher le mouvement national de prendre le pouvoir. Pourquoi en ce cas Gorbatchev a t-il crié au danger du "fondamentalisme islamique" quand il envoya les troupes ? Se peut-il qu'il ait été mal informé ? Son équipe n'avait-elle pas connaissance des nombreuses déclarations et publications des dirigeants du FPA ? N'en ont-il pas commencé la lecture que lorsque les soldats ont ouvert le feu ? Il se peut que le rôle de petits groupes usant de l'argument religieux ait été exagéré. Il se peut que Gorbatchev ait décidé de croire la radio de Téhéran. Ou bien la cible véritable fut-elle, ainsi que l'ont dit les Azerbaïdjanais et comme le suggèrent les propos de Gorbatchev, le Front Populaire d'Azerbaïdjan ? Il semble que Gorbatchev ait été bien informé de la popularité et du programme du FPA et de la menace que ce dernier représentait pour le contrôle soviétique d'une zone aussi importante sur le plan économique et politique, que l'Azerbaïdjan.

Les troupes soviétiques ont fermé les bureaux et les lignes téléphoniques du FPA et arrêté 40 de ses dirigeants, dont l'historien Etibar Mamedov arrêté à Moscou, à plus de 2 000 km de Bakou qu'elles occupaient. L'ironie du sort a voulu que Gorbatchev répète l'erreur du tsar Nicolas II qui, en fermant en 1906 la première Douma, ne réussit qu'à écarter les modérés de la scène politique et à polariser ceux qui y restèrent.

** (7) - L'activité culturelle est très intense depuis longtemps. Récemment a été exprimé dans Azerbaïdjan le désir d'écrire la vérité historique, de changer les noms de lieux et d'établissements et d'utiliser les noms traditionnels plutôt que leur forme russifiée : "Yeni gazetimiz, yeni arzularimiz, 2 octobre 1989, et "Familyarimiz nedje yazag ? (Comment écrire nos noms de famille ?), anonyme, 6 novembre 1989**

La présidente du Soviet suprême (d'Azerbaïdjan) déclara aux Russes que "FAzerbaïdjan ne pardonnerait jamais le massacre de ses fils et filles". (8) L'argument de la menace "islamique" n'a pas été abandonné et les dirigeants nationaux sont encore qualifiés d'"extrêmistes" et de "fanatiques". Gorbatchev a intérêt, pour préserver son "image" à l'ouest, à décrire le mouvement national d'Azerbaïdjan comme fanatique. Pas de meilleur moyen, pour prévenir toute critique occidentale de ce bain de sang, que de brandir le spectre du "fondamentalisme", véritable bête noire de l'ouest. Le programme du Front Populaire d'Azerbaïdjan est trop connu pour que que même les milieux savants comprennent qu'il n'a rien de commun avec le "fondamentalisme islamique". Aucun pays occidental n'a de "lobby azerbaïdjanais" qui puisse faire une mise au point.

Dans le contexte de l'ère gorbatchevienne, le traitement sanglant infligé aux Azerbaïdjanais s'applique aussi à l'Asie centrale. Les revendications des Kazakhs ont été rejetées et leurs protestations durement réprimées. En connait-on seulement le chiffre ? Les Tatars de Crimée ont subi le même sort de la part de Gorbatchev comme de ses précédecesseurs. Les promesses de "considérer" leur cas sont restées sans suite. De même, de nombreux Ouzbeks ont été jugés pour "corruption", ce que tous, excepté, les aveugles volontaires, ont commencé à considérer comme un stratagème.

Même le Tadjikistan est le cadre à présent d'événements sanglants et là aussi l'Islam" est en question, alors que les griefs ont été clairement exposés. En politicien, Gorbatchev compose avec ceux, que l'ouest regarde, ceux qui ont en Europe, en Amérique du nord d'importantes communautés émigrées. Il lève une croisade spirituelle contre l'Islam, même si ces "Musulmans", nations d'hommes et de femmes de bonne volonté depuis des années, ne demandent que la mise en oeuvre de la perestroïka pour elles autant que pour les autres.

** (8) - Des témoins oculaires de Bakou parlent de spectateurs non armés tués dans la rue ou sur leur balcon, et de voitures écrasées avec leurs passagers, par les tanks. Le journal de Bakou Seher (3 février 1990) a consacré un numéro spécial à la liste des 120 victimes connues (nom, prénom, date de naissance, nationalité ; presque toutes azerbaïdjanaises et la majorité ayant entre 20 et 40 ans), et à la liste des centaines de blessés (noms et âge). Le nombre de morts officiels est en-deçà de la réalité. Des sources mentionnent des centaines de morts, d'autres des milliers. ***

"DEUX POINTS DE VUE LES CAUSES DE LA COLERE DES AZERBAÏDJANAIS : PHENOMENE ECONOMIQUE, RELIGIEUX OU ETHNIQUE ?" Rapport de Wahington sur les Affaires du Moyen Orient, avril 1990, page 25 (extrait)

Dr. Audrey L. Altstadt : "... L'envoi par Gorbatchev des troupes soviétiques à Bakou en janvier 1990, fut dénoncé en tant que violation de la souveraineté de la République. La création du "régime spécial" pour le Daglig-Garabagh, que les Azerbaïdjanais considèrent comme leur patrimoine historique, fut blâmé pour la raison identique".

"En tout premier lieu, le mouvement national d'Azerbaïdjan représente un défi à l'hégémonie russe dans tous les domaines. Les chefs du mouvement lancent ce défi en s'appuyant sur leur propres droits nationaux, culturels et humains".

Dr Tadeusz Swietochowski : "... Le but suprême poursuivi à long terme par le nationalisme Azerbaïdjanais a toujours été la réunification des deux secteurs : le soviétique et l'iranien".

"... Des trois courants qui se manifestèrent dans le soulèvement Azerbaïdjanais : l'Islam, l'antagonisme ethnique et les aspirations nationales, c'est le dernier, exprimé en termes de lutte pour l'union et l'indépendance qui se révéla comme la force la plus dynamique...".

Louis ROUX, le Figaro, 2 avril 1990, p. 2

... Je me demande quelle serait l'attitude de M. MITTERAND si la Corse, la Savoie, la Bretagne et, pourquoi pas l'Aquitaine, et j'en passe, demandaient "dans la logique de la liberté et du réveil des nationalités" à faire sécession.

A.N. MOUTALYBOV (Premier Secrétaire du Comité Central du Parti Communiste d'Azerbaïdjan), Pravda, 4 juillet 1990, p. 4 (extrait)

Je veux répéter une fois de plus que la direction politique du pays ne s'est pas rendue compte de la nature destructrice pour l'Etat tout entier que représente le séparatisme, qu'on qualifie à tort de mouvement pour l'autodétermination dans le cadre de la région autonome.

Voici un exemple de dissonance au plus haut niveau de la direction du Parti : à Bakou, tout au début du conflit qu'on sait, un membre du Politburo parle de l'inadmissibilité d'un nouveau découpage des frontières alors qu'en même temps, dans la République voisine, un autre membre du Politburo soutient en fait le séparatisme sous prétexte du droit du peuple à l'autodétermination. Je ne voulais pas en parler mais je m'y vois forcé. Il s'agit du Camarade E.K. Ligatchev à Bakou et du Camarade A.N. Yakovlev à Erevan.

Le temps a démontré que la position du centre est inefficace. Disons le ouvertement : sans connaître l'histoire du problème, sans posséder les données de la situation, sans s'encombrer d'analyse objective des causes du conflit, les fonctionnaires du Centre transformèrent l'Azerbaïdjan en un polygone servant de terrain d'essais pour des décisions irréfléchies. Le résultat ? Un conflit qui se prolonge, des pertes humaines.

Eldar SAFAROV, journal "Vetenin Sesi" 18 juillet 1990, p. 7, Bakou
(Extrait)

... J'attire votre attention sur les brutalités perpétrées par les Arméniens qui se considèrent comme la nation la plus civilisée du monde. Les monuments culturels azerbaïdjanais restés en Arménie sont balayés de la surface de la terre. Tout ce qui concerne notre passé historique est détruit de la façon la plus barbare (Note : les clichés photographiques montrent les tombeaux profanés au cimetière d'Agh-Dede, dans la région de Zanguibassar en Arménie).

Entretien avec le dramaturge et député du peuple de l'URSS Roustam IBRAGHIMBEKOV, revue "Sovetsky ekran", juillet 1990. Propos recueillis par Sima BEREZANSKAYA (extrait)

Dans la nuite du 19 au 20 janvier à Bakou a péri une quantité de gens énorme pour une période de paix ; parmi les victimes, des femmes, des enfants et des vieillards. Il y eut également de nombreuses victimes dans les autres régions d'Azerbaïdjan. Cette tragédie de mon peuple est la conséquence de la combinaison de nombreux facteurs, causes et circonstances. Mais il y a aussi une raison première, le problème du Daglig-Garabagh.

C'est le climat passionnel qui entoure les prétentions territoriales de l'Arménie envers l'Azerbaïdjan qui a causé l'exil forcé de deux cent mille Azerbaïdjanais des terres sur lesquelles ils vivaient depuis des siècles. Et ni le gouvernement du pays, ni aucune organisation civile, ni aucun défenseur des droits n'a pris la défense des réfugiés. La douleur, la colère, l'abaissement, les violences physiques qu'ont subi ces gens se retrouvant sans rien à Bakou, à Soumgaït et dans d'autres villes, ont entraîne une nouvelle vague de violence : Soumgaït en Azerbaïdjan, Goukark en Arménie et les terribles pogroms de janvier à Bakou, à la suite desquels toute la population arménienne a quitté la ville où elle vivait de génération en génération.

Comme toujours dans des situations de tension sociale, se sont révélés les bandits, la mafia, les forces ayant intérêt à l'aggravation de la crise sociale.

Au risque de m'attirer la juste colère de mes compatriotes, je ne conteste à personne le droit de considérer le Daglig-Garabagh comme une terre arménienne, bien que la réalité historique témoigne le contraire.

Une autre chose m'étonne : même si la partie arménienne considère qu'elle a raison, comment peut-on, au vingtième siècle, avec une ténacité aussi fatale et des méthodes aussi tragiques pour tous, chercher à atteindre le but fixé, en un moment historique et si critique pour le pays et pour le monde ?

Et comment la direction du pays, capable des plus dures mesures comme elle le montre à présent, n'a-t-elle pas pu prendre d'initiative dès le début du conflit, qu'elle a involontairement laissé ainsi s'aggraver jusqu'à des événements tragiques !

Je veux espérer que la tragédie de Bakou sera la dernière pour notre pays qui a déjà tant souffert.

"LE CONFLIT DU DAGLIG GARABAGH VU DE BAKOU" Arif YOUNOUSSOV, Express-Khronika, n° 34,21 août 1990, Moscou

Un homme réagit de façon subjective et malgré tous ses efforts, il lui est difficile d'évaluer certains événements de façon impartiale et conforme à la stricte vérité, surtout quand pour une raison quelconques ces événements le touchent au vif. Je comprends fort bien qu'alors qu'Erevan et Khankendi interprètent à leur façon les causes du conflit et de la situation présente, Bakou ait, pour sa part, une tout autre opinion sur ce sujet. Cependant, de part et d'autre, les contestataires sont persuadés avoir raison et que c'est eux qui ont cerné la vérité en ce qui concerne la situation dans la région. A ceci vient s'ajouter le manque total d'informations pratiques.

Or, l'absence d'informations peut jouer un rôle négatif. Dans l'intérêt de la normalisation de l'état actuel des choses et d'une meilleure compréhension mutuelle, il est indispensable de commencer par clarifier les positions des parties en présence.

Examinons donc la conjoncture en Azerbaïdjan et en Arménie telle qu'elle se reflète dans la conscience d'un Azerbaïdjanais de Bakou. Pour commencer, je noterai un point qui frappe le plus à la lecture de la presse non-officielle d'Arménie et de celle de l'URSS. En lisant les commentaires des événements en Arménie, on pourrait penser que le peuple arménien désire passionément se séparer de l'Union Soviétique. Pour ma part, j'en doute fort et mes doutes sont partagés par beaucoup d'Azerbaïdjanais. Contrairement à la Géorgie et à PAzerbaïdjan, l'Arménie fut historiquement -du moins depuis un siècle et demi- l'alliée stratégique et le soutien fidèle de la Russie en Transcaucaise. C'est ainsi qu'on le comprenait en Arménie et qu'on le comprend encore de nos jours. Un exemple fort instructif à cet égard fut fourni par la récente conférence internationale sur le sujet "La société et l'histoire de la Transcaucasie Soviétique" qui eut lieu du 17 au 19 juillet 1990, à Londres. Des personnages non-officiels aussi bien des scientifiques des trois républiques transcaucasiennes, des historiens de Moscou, des scientifiques occidentaux ainsi qu'un groupe appartenant à la diaspora arménienne prirent part à cette manifestation.

Au cours de cette conférence et de la "table ronde" qui eut lieu à la rédaction de la B.B.C., la position officielle du camp arménien concernant le problème de l'indépendance du pays et de sa sortie éventuelle de l'Union Soviétique fut résumée de la façon suivante : "la Géorgie obtiendra son indépendance, l'Azerbaïdjan également deviendra indépendant ; quant à l'Arménie, elle sera forcée de le devenir encore que nous n'y sommes pas intéressés. Car l'histoire se répète et nous passerons de nouveau par cette même voie".

Tous les Géorgiens unanimement, les Soviétiques aussi bien que ceux domiciliés à l'étranger, se prononcèrent pour l'indépendance. Tous les Azerbaïdjanais n'étaient pas d'accord sur ce point mais il faut prendre en considération le fait que la délégation comprenait aussi des membres de l'appareil du parti. Cependant, les Arméniens y compris les membres du "Mouvement National Arménien" (MNA) et aussi ceux de la diaspora, vivant à l'étranger (et ce sont ces derniers qui en réalité formulent un grand nombre de questions relevant de la politique intérieure de l'Arménie) se sont prononcés pour le maintien de la république dans le cadre de l'URSS. Il est à remarquer que les politologues occidentaux bien connus défendent un point de vue analogue. Ils ajoutent seulement que contrairement à ce qui se passe dans le cas de la Géorgie et de l'Azerbaïdjan, c'est la diaspora arménienne, établie en Californie, qui dans bon nombre de cas, décide du destin de l'Arménie. Là-bas on garde pour le moment le silence et on n'encourage guère des discussions au sujet de l'indépendance d'Arménie. Il en va de même des communistes.

Bien entendu, il y a en Arménie des forces qui militent pour l'indépendance. Ceci concerne en premier lieu "l'Union de l'autodétermination d'Arménie" avec Paruyir Ayrikyan. Mais selon une expression quelque peu vulgaire, ce ne sont pas eux qui font la pluie et le beau temps dans la république. Et que dire du MNA ? C'est ici que nous touchons au point principal. Si on laisse de côtés les belles paroles telles que "la démocratie" et la "perestroïka" pour se référer à ce qui est écrit en Occident (et non pas à Erevan et surtout pas à Moscou) par certains militants du "Mouvement de Karabakh", on découvre un tableau fort prosaïque. C'est ainsi que Lilya Grigorian, ' une des militantes du mouvement national arménien, exposait clairement dans un article publié en janvier 1989, dans le journal "Strana i Mir" (le Pays et le Monde) et qui parait à Munich, que la clique de Demirtchiyan se trouve à la source du mouvement "Karabakh" et que ce groupe a commencé à s'agiter au printemps 1987. Elle précisait que l'organisation des manifestations dans le Garabagh aussi bien qu'en Arménie était dirigée par le KGB d'Erevan avec, bien entendu, l'approbation de certains responsables de Moscou.

Pour quelques-uns ce sera peut-être une révélation inattendue mais pas pour nous autres en Azerbaïdjan. La population arménienne du Daglig-Garabagh (et cela est particulièrement vrai pour la génération précédente) ne s'est pas soumise à la pression exercée sur elle du jour au lendemain. On nous a franchement décrit au cours de cette période les détails de la naissance de ce mouvement "démocratique". Le développement ultérieur des événements en fut fortement marqué. Alors qu'en Arménie le MNA et d'autres organisations sont persuadés que tout, ou presque tout, est lié à une décision "conforme à la justice" au sujet du Daglig-Garabagh comme le facteur essentiel de leur activité. Ce qui est encore plus important, c'est que nous pensons que nous sommes tous des victimes d'un système totalitaire et que la tâche principale qui incombe à tout le monde c'est celle qui vise l'effondrement de ce système et non pas la lutte fraticide entre esclaves d'un même empire.

Selon les informations qui viennent de Bakou par divers canaux, il se passerait actuellement en Arménie ce à quoi nous nous attendions depuis longtemps : le MNA qui représente une formation populiste du peuple arménien a effectué une jonction avec le Partgosapparat (Appareil d'Etat et du Parti) de la république et a créé un parlement martial, agressif, écrasant sous son poids les forces démocratiques. Notons un détail intéressant : alors qu'autrefois la presse républicaine agissant sur les instructions du Comité Central du Parti Communiste d'Arménie, se permettait, ne serait-ce que rarement, de critiquer le MNA, actuellement une pareille déviation n'est plus admise. Procédons à une comparaison : en Azerbaïdjan aucune organisation -et cela s'applique aussi bien au FPA- n'est à l'abri d'une critique sévère au niveau officiel ou officieux. L'Arménie actuelle, pour sa part, rappelle vivement l'URSS du temps de Staline : phraséologie ultra-révolutionnaire au sujet de la démocratie, des droits de l'homme, de la liberté, etc., avec, comme contrepartie, l'écrasement total de tout cela. Aujourd'hui la dissidence en Arménie est tout aussi dangereuse qu'elle l'était dans les années 30-40 en URSS. Un exemple tout récent de cette démocratie : l'accès aux écoles russes est officiellement suspendu pour les enfants de nationalité arménienne (Express-Khronika n° 30 du 24 juillet 1990). Qu'advient-il des droits de l'homme dans ce cas ? Il s'agit encore d'un diktat malheureusement bien connu.

C'est un fait étonnant mais néanmoins vrai : même les publications de la presse non-communiste, y compris celles du MNA affirment constamment que l'Arménie n'est pas une république ruinée par 70 ans d'administration communiste mais bien un pays libre et civilisé ou "l'homme respire librement" et si les "sauvages Azerbaïdjanais n'y mettaient pas d'obstacles", un avenir radieux, ou quelque chose dans ce genre, y aurait été instauré depuis longtemps. Ce serait en Azerbaïdjan qu'on se livre constamment aux actes de génocide contre les Arméniens et qu'on opprime d'autres nationalités alors qu'en Arménie... Oui, c'est vrai que les Azerbaïdjanais furent chassés du territoire arm&e